Le « wagon plombé » : le voyage d’un homme qui a changé l’histoire
Stefan Zweig nous raconte le voyage de Lénine en 1917, de retour d’exil, de la Suisse vers la Russie pour mener la Révolution bolchévique. Dans un contexte historique fort de multiples retournements, il dépeint une trajectoire individuelle qui a changé l’histoire du monde.
En 1917, alors que la Première Guerre mondiale bat son plein, un Homme vit en Suisse à l’écart des affrontements et surtout loin de son pays. Vladimir Ilitch Oulianov, que le monde connaît sous le nom de Lénine, ne s’est pas endormi face à ce tournant dans l’Histoire contemporaine. Il attend simplement son heure pour jouer un rôle, son heure pour bouleverser le monde, l’heure de la Révolution. Le 15 mars 1917, Lénine apprend que cette heure est venue, la Révolution Russe est en marche et marque pour lui le début d’un voyage périlleux à travers l’Europe pour relier la Russie en passant par l’Allemagne. Stefan Zweig utilise cette histoire comme la preuve de l’importance des trajectoires individuelles et du hasard dans la conduite des évènements les plus décisifs qui soient. Ce récit historique nous rappelle une chose « si, à l’époque, l’une des automobiles luxueuses avait renversé et tué ce monsieur par hasard, le monde ne le connaitrait ni sous le nom de Oulianov, ni sous celui de Lénine »
Le Lénine de Zweig : le réveil d’un rêveur froid
Zweig décrit un Lénine loin des extravagances de Zurich, il est un révolutionnaire discret dans une ville où personne ne se cache et tout le monde s’observe. Zweig utilise cette image de l’Homme solitaire pour amorcer l’importance de la personnalité d’un individu dans le déroulé historique. Il a suffi que cet immigré russe ait échappé à toute surveillance pour que les observateurs de la guerre présent à Zurich passent à côté des événements les plus capitaux. Car personne n’imaginait le destin incroyable de l’homme qui alors vit totalement retiré chez un cordonnier de Zurich, loin de la hauteur que l’histoire contemporaine lui donnera.
Zweig décrit finement le contexte politique épineux de l’époque. Il évoque les compagnons communistes en exil avec Lénine, les divisions internes au sein de son camp politique depuis le congrès de Zimmerwald, ou le jeu complexe d’alliances et de calculs politiques des entités belligérantes. La seule chose qui échappe à la réalité historique c’est le personnage qu’il décrit. Zweig est loin de toute la charge morale que l’Histoire donnera au régime de Lénine. Il préfère se concentrer sur la trajectoire et le caractère d’un personnage encore inconnu du monde. Lénine n’est encore qu’un idéaliste révolté, prêt à tous les risques pour mener sa Révolution. Malgré l’ivresse qu’il ressentit à l’éclosion de la révolution russe, il demeure un personnage flegmatique. Et chez ce « rêveur froid», la révolte l’emporte toujours, c’est la raison de son immense déception quand il apprit que l’événement qu’il a attendu toute sa vie était en réalité une simple « insurrection de palais ». Lénine refuse que son exil prenne fin pour une autre cause que son idéal, sa révolution.
Ce jour là, l’étincelle a jailli, elle a mis le feu aux poudres, le projectile doit s’échapper pour tenter d’atteindre sa cible et faire chavirer le monde.
Le parcours du projectile : entre calcul et hasard de l’Histoire
S.Zweig compare à plusieurs reprises Lénine à un projectile car s’il met l’accent sur ce parcours individuel qui va changer l’Histoire, il ne donne pas de portée messianique à son personnage contrairement au récit de la propagande bolchévique. Zweig est conscient du hasard et de tous les événements indépendants de la volonté de Lénine qui l’on poussé à atteindre son objectif. La Révolution aurait pu ne jamais éclater, l’Allemagne aurait pu refuser tout accord de laissez-passer et Lénine aurait pu être intercepté à une frontière. Tous ces événements aussi insignifiants soient-ils, auraient aisément pu empêcher l’Histoire de se dérouler telle que nous la connaissons aujourd’hui.
L’Allemagne tient un rôle déterminant dans cette histoire, c’est le canon qui propulse le projectile. Sans le savoir, le Reich a rendu possible l’avènement de la révolution et la chute de l’Empire russe. Ce hasard est si heureux pour l’Allemagne (et pour Lénine) que nous sommes poussés à nous demander s’il s’agit bien de cela. En 1918, Edgar Sisson, journaliste américain, poussera même le soupçon en accusant Lénine d’avoir été un agent allemand envoyé pour déstabiliser la Russie.
La réalité historique est bien plus complexe et le récit de Zweig nous le fait comprendre. Les deux parties été évidemment conscientes des intérêts qu’ils pouvaient tirer de ces négociations. Le retour de potentiels agitateurs politiques en Russie était avantageux pour les intérêts stratégiques de l’Allemagne, tandis que Lénine cherchait une entité politique ennemie du régime tsariste favorable à un retour rapide et sans risque pour sa réputation. Cela explique les négociations qui confèrent un droit d’extraterritorialité au wagon et qui empêchent les contacts entre les passagers et toutes personnes extérieures. Cependant, ils étaient aussi loin d’imaginer l’importance de ce trajet pour l’histoire de l’Europe. Zweig se garde de tout volontarisme historique, la trajectoire de cet exilé s’est construite par enchevêtrement de hasard et de multiples intentions. Cet ouvrage nous permet de nous écarter des récits téléologiques de propagande soviétique. Cette même propagande qui a construit le mythe du « wagon plombé » par élimination de toutes contingences dans ces événements.
La traversée de l’Allemagne et de la Suède est évacuée en quelques lignes. S. Zweig ne cherche pas à créer de faux rebondissements dans des événements qui semblent n’avoir rien d’importants au moment où ils se déroulent. Pourtant, par son écriture, il parvient à nous rappeler à chaque instant l’importance historique de cette épopée anodine, notamment au moment de traverser la frontière russe, « quinze heure dix et depuis cette heure-là, l’horloge du monde n’a plus la même marche ». Lénine atteindra finalement la gare de Petrograd le 3 avril 1917, accueilli par des centaines d’ouvriers. Le trajet du wagon plombé touche à sa fin, la Révolution de Lénine ne fait que commencer, « le projectile a atteint sa cible, il détruit un empire, un monde ».
Cette nouvelle nous ouvre à une autre vision de l’Histoire et des relations internationales. Elle ne réduit pas l’Histoire aux seuls calculs de coûts et d’avantages effectués par les acteurs, au contraire, elle montre que certains faits échappent à la rationalité humaine et nous rappelle l’importance des personnalités et du hasard. C’est une porte ouverte à l’imagination car si les événements sont tels, d’infimes changements suffiraient pour les imaginer totalement autrement. Que serait l’histoire du monde si une automobile avait effectivement renversé cet exilé russe dans les rues de Zurich. Connaitrions-nous Lénine, les bolchéviques, l’URSS ou même la Guerre Froide ?
Cyriac Huet
Etudiant en science politique à l'université Paris-Panthéon-Assas
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